Posted by: secondeguerremondialeclairegrube | September 10, 2016

1914-1918: journal de Clémence

1914-1918 : journal de Clémence

Grüß Gott !

Une famille française, pendant la Première Guerre mondiale, en territoire occupé, doit loger des soldats allemands.

L’écrivain de Lubine / Journal de guerre d’une femme dans les Vosges occupées / 1914-1918 / Clémence Martin-Froment / Edhisto / 2010:

« 11 septembre 1914. – Il est 7 h du soir, lorsque le lieutenant qui loge chez mes parents me demande s’il ne m’était pas possible de loger un commandant. (…) Cet homme causait très peu le français ; cependant, j’ai cru comprendre qu’il était plutôt entreprenant. (…) »

« 12 septembre 1914. – A 4 h du matin, le commandant m’appelle. Je lui demande pourquoi. Rien, me dit-il, simplement pour vous voir. Cela continue à me faire mauvaise impression. A 4 h et demi, il s’en va pour toute la journée et je préfère ne plus le revoir jamais. (…) Le soir, vers 9 h, arrive le commandant avec son complice le lieutenant : ils avaient l’intention de souper tous deux chez nous. Mais lorsqu’ils ont aperçu Maman, que j’avais prié de venir passer la nuit avec moi, ils m’ont priée d’attendre leur retour, ce que je ne fais pas, et allons nous coucher. »

« Une heure après, il rentre pour se coucher et appelle « Madame, Madame ! ». Je fais le simulacre de ne rien entendre. Un moment plus tard, las d’appeler, il vient me trouver dans ma chambre. Mais lorsqu’il aperçut Maman, un regard de haine illumina sa face. J’eus une peur indescriptible, moi qui ne craignais personne, et je serrais de toutes mes forces mon petit, que j’avais couché près de moi. (…) Maman me pria de me sauver par le grenier, ce que je fis en emportant Fernand. Maman et les soldats qui couchaient nous aidèrent. (…) Mais en tout cas, en nous sauvant, j’entendis encore cet appel : « Madame, madame ! » : c’était encore le lâche qui m’appelait. Le matin de très bonne heure, il partait. Combien j’en fus heureuse, car je craignais tout de cet homme. »

« 5 octobre 1914. – Il ne reste désormais à Lubine que des Bavarois à figure franche et assez sympathique. Ils continuent de payer la nourriture qu’ils prennent. Nous logions, la première nuit que ce régiment est arrivé à Lubine, un jeune lieutenant qui causait très bien le français. Nous étions heureux que ce soit lui, car il a l’air d’un très brave homme, et je ne crois pas me tromper. »

« 10 octobre 1914. – (…) Certes, les Allemands, comme hommes, valent les Français – il y a des honnêtes comme chez nous – seulement c’est l’ennemi quand même. Cependant, nous gardons vis-à-vis de quelques-uns d’entre eux une bonne et franche camaraderie. Entre autres, un lieutenant que j’ai jugé bon et loyal m’est très symphatique et c’est comme un rayon de soleil dans un affreux cauchemar. »

« 12 décembre 1914. – Nous avons eu aujourd’hui la visite du lieutenant Irion. Nous sommes toujours très heureux de le revoir, car nous comptons comme le meilleur de nos amis ; et quand nous ne pourrons plus le revoir, nous souffrirons de son absence qui nous est précieuse quand bien souvent on n’a près de soi à qui confier ses pensées. »

« 18 janvier 1914. – Je n’ai pas pour eux la haine que j’avais avant et au début de cette guerre, car j’ai vu par moi-même que ces hommes avaient comme nous non pas une pierre à la place du cœur, comme je le supposais, mais aussi un bon cœur parfois sensible. Puis, si j’ai du mépris pour quelques-uns, j’ai à témoigner beaucoup de gratitude vis-à-vis d’autres, et si toutefois il y avait des blessés des leurs, je ferais tout mon possible pour les soigner de mon mieux, et tout mon dévouement serait à leur entière disposition, et ce serait payer par là une part de ce que je dois à certains. Ensuite, presque tous sont pères de famille et sont bien loin de l’affection des leurs. Bref, la guerre me les a faits apprécier à leur juste valeur, et j’ai été heureuse de le constater. »

« 31 janvier 1915. – (…) à 7 h, M. le docteur Scheller, qui soignait Maman, est venu et a dit qu’une opération était urgente : une auto attendait Maman. Je désirais vivement l’accompagner et je suis allée aussitôt trouver le commandant de Lubine, qui est un honnête homme, et sur mes instances, m’a autorisée. (…) Cependant, MM. les docteurs et ces infirmières soignaient Maman avec tant de dévouement que, toujours, nous garderons d’eux une profonde reconnaissance (…) »

« 9 février 1915. – (..) Un grand nombre que nous avons connus et pu apprécier, nous serions très peinés qu’ils leur arrive malheur ; nous ferions tout notre possible pour les sauver. Puis encore, c’est grâce à quelques-uns que Maman est encore en vie. (…) »

« 11 février 1915. – M. le commandant qui est actuellement à Lubine (un très brave homme: ce serait heureux que tous lui ressemblent) a fait prévenir ses malheureux parents ; cela, naturellement, a fait plaisir à ces derniers. (…)

« 4 juin 1915. – M. le lieutenant Hornig a reçu l’ordre de partir aujourd’hui même : il ne sait où il doit aller ; il espère être dirigé dans le nord de la France. (…) De tous ceux qui ont séjourné chez nous et que je connais, je serais immensément triste qu’il leur arrive malheur. Et, après le départ de chacun, un peu de mélancolie me gagne. (…) »

« 4 septembre 1915. – M. Schluster, ex-commandant à Lubine aux mois de janvier et février, au moment de l’opération de Maman et dont toujours je lui garderai une profonde reconnaissance, est venu ici. »

« 9 septembre 1915. – Le lieutenant Volrath qui demeure chez nous depuis un mois nous a fait amener un peu de bois : c’est beaucoup de prévenances, nous en sommes touchés. »

« 27 septembre 1915. – Ce général est bavarois, grand, mince, mais me paraissant plutôt sympathique, je ne crois pas me tromper. Il s’appelle, m’a-t-on dit, M. Mark. »

« 29 septembre 1915. – M. le lieutenant Linel, qui a séjourné quelques semaines chez mes parents, est venu leur rendre visite et est aussi venu me voir. Nous gardons aussi de lui, comme de tous ceux que nous avons connus, un bon souvenir. »

« 18 février 1916. – J’ai reçu quelques mots qui m’ont fait bien plaisir : c’est de la part de M. Volrath qui a séjourné pendant chez moi deux mois (…) »

« 12 juillet 19176. – Une surprise inattendue le bataillon de Wasserburg revient dans ces contrées. ( ..) Nous avons le plaisir de revoir, je ne dis pas trop en disant, nos anciens amis, car réellement ils le sont. Par conséquent nous aurons l’avantage de les revoir de temps à autres. »

« 19 juin 1916 . – J’ai eu la visite, un peu courte il est vrai, de M. le général Mark ; il était accompagné de deux civils de Munich. Il est évident que ce sont des personnages assez importants pour pouvoir avoir l’autorisation de venir jusqu’à Lubine. On me les as présentés comme étant de grands artistes de cette ville. Que de fois j’ai déjà dit combien M. Mark a l’estime de toute la population de ce village, et je suis persuadée que ses soldats doivent beaucoup l’aimer. (…) »

« 7 juillet 1916 . – (…) J’en conviens que, jusqu’à présent, nous avons vécu tant mal que bien ; mais, du moins, nous n’avons pas soufferts de la faim. (…) Au contraire, la guerre amuse les enfants et je suis persuadée qu’aucun ne demande la paix. Les enfants affectionnent les soldats et ceux-ci leurs rendent ; et il n’est pas un jour que les petits n’aillent rendre visite à leurs amis, car ils ont aussi leurs préférés, sans doute ceux qui offrent le plus de friandises. Bref, de ce côté, cela marche à merveille. »

„14 juillet 1916. – Nous avons eu à loger pendant deux jours M. le colonel Schaumann. Sans beaucoup de façons, il nous cause longuement, et ne croit pas, non plus, que la paix soit très prochaine. (…)“

« 15 juillet 1916. – Je crois avoir omis de dire qu’au mois de janvier dernier, une jeune fille d’ici (Marie Heissat) accoucha d’une petite fille, père : soldat allemand. ( …) »

« 29 juillet 1916. – Pour rester franche, je dirai que l’Allemagne est peut-être une puissance des plus prévoyantes de l’Europe. Elle est loin d’être arriérée au contraire et, sur bien des rapports, j’ai constaté qu’elle était très ingénieuse et savait utiliser la moindre des choses. »

« 20 août 1916. – Nous avons quelquefois l’avantage de revoir des anciens camarades du bataillon de Wasserburg. En disant camarades, cela fera sourire sans doute ; et cependant, peut-être plus parmi eux que parmi d’autres que nous avons connus, nous avons gardés un meilleur souvenir. (…) Certes, nous avions mal au coeur, très mal au coeur même de les voir occupés nos pays, mais, je le répète, aucune méchanceté ne venant d’eux, nous commençâmes par les supporter patiemment ; ensuite ce fut mutuellement que la camaraderie vint. »

« 25 novembre 1916. – Successivement, nous avons eu à loger les officiers aux noms de Wiederanders et Spies, des mitrailleuses, dont nous n’avons aucunement à nous plaindre ; au contraire, ils étaient très affables. (…) »

« On vient de me dire que, le 23 novembre dernier, en souvenir de l’anniversaire de M. le général Mark, celui-ci a fait distribuer encore 5 francs à chaque famille indigente ; de cela, d’ailleurs comme tous ses actes, il mérite beaucoup de louanges. »

« 14 décembre 1916. – Un mouvement de troupe encore : de l’artillerie est partie ; d’autres, naturellement, l’ont remplacée. Un capitaine de ceux-ci loge chez nous. Je suis loin d’éprouver pour celui-ci de l’antipathie, au contraire. (…) »

« 30 décembre 1916. – Les pionniers qui avaient dû quitter Lubine le 1er novembre sont revenus aujourd’hui : cela nous a fait grand plaisir de revoir ceux auxquels on avait conservé un profond et amical souvenir. Eux aussi sont heureux de revenir (…) »

« 7 mars 1917. – Certes, ce sont des ordres de la division, j’en conviens, néanmoins, il me semble que si notre ancien protecteur, M. le général Mark, était encore dans ce village, il y aurait quelque amélioration. »

« 27 avril 1917. – M. le colonel Priser est venu me faire ses adieux. Je crois avoir dit que, maintes fois, il m’avait honoré de sa visite. (…) Ceux-ci sont encore Bavarois ; quoique je n’en loge aucun, je préfère voir ces visages francs que ceux des Prussiens. »

« 7 juin 1918. – Pendant le courant de la semaine, j’ai cru nécessaire, car ma santé, depuis quelques mois déjà, est un peu diminuée, et j’ai été heureuse de m’apercevoir que, d’ici quelques mois, j’allais être mère une seconde fois. (…) Donc, j’ai résolue d’aller à la visite du docteur, croyant être définitivement quitte de tout ce qu’on me menaçait. Le docteur m’a répondu qu’il ne croyait pas ce que je lui disais ; d’abord que j’étais trop mince. M’énervant en écoutant le préambule du médecin, je lui ai répondu qu’il n’avait qu’une chose à faire, c’était de m’ausculter, que, de cette façon, il en aurait le coeur net. Cependant, quand plusieurs jeunes filles se trouvaient dans cette position, on n’a pas cru devoir faire tant d’affaires ; mais voilà, ces dernières avaient fait la faute avec des soldats, tandis que moi, mon mari est Français ! (…) »

« 3 juillet 1918. – M. Mräder, commandant de la place de Lubine, a été très bon pour nous. Sans que je le prie, il a fait venir mon mari près de moi et l’a laissé quelques jours. (…) »

« 17 août 1918. – J’ai eu à deux reprises la visite du général Mark ; il était accompagné de son fils. Cet homme est resté le même, toujours gai et bon. Il a appris le malheur affreux qui m’a frappée, et je lui ai dit combien j’aurais été heureuse d’avoir mon mari auprès de moi. Il m’a promis qu’il ferait le nécessaire pour cela. (…) »

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« il y a des honnêtes comme chez nous »

Claire GRUBE

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