Posted by: secondeguerremondialeclairegrube | July 26, 2014

1914-1918: les gueules cassées

1914-1918 : les gueules cassées

Grüß Gott !

Les soldats français, pendant la Première Guerre mondiale, repoussent les boches. Puis répulsent les proches.

Les gueules cassées / Sophie Delaporte / Noesis / 1996:

« En moyenne, dans la seule armée française, près de 900 hommes meurent chaque jour entre 1914 et 1918. Ils sont 1.300, soit davantage encore, du côté allemand. »

« 2.800.000 hommes furent blessés, sur huit millions de mobilisés. Les combats terminés, la guerre a laissé 300.000 mutilés, et deux millions d’hommes souffrant d’une invalidité d’au moins 10 %. »

« C’est l’artillerie qui fut la principale cause de blessure et de mort : 70 % des blessures furent infligées par les obus, dont l’action se présentait sous des formes très différentes : en cas d’impact très proche, et surtout s’il s’agissait d’un gros calibre, l’obus pouvait littéralement volatiliser les corps, dont parfois on ne retrouvait à peu près aucun reste identifiable. »

« Le processus de fragmentation des projectiles avait été étudié pour permettre à ces éclats de ne pas perdre trop rapidement leur vitesse et leur force vive après l’explosion. Hérissés d’aspérités, ils provoquèrent les pires blessures de la guerre, se montrant capables d’arracher n’importe quelle partie du corps humain. Les plus gros éclats enlevèrent les visages, les têtes, les jambes, les bras, dilacérèrent les ventres, coupèrent parfois en deux les corps des hommes. »

« Jamais auparavant les corps humains n’avaient été si largement déchiquetés par arrachement d’une partie du corps ou par éventration. A la guerre, … les entrailles sont bien plus visibles qu’il n’est normalement décent de l’imaginer. »

« Les blessés de la face, ces fameuses gueules cassées dont la présence horrifiante dans les villes et les villages d’Europe constitua un des pires héritages du Premier Conflit mondial, sont des oubliés de l’histoire. »

« Aucune blessure de la guerre en Europe n’a été aussi atrocement frappante que celles touchant à la figure humaine. »

« On estime en effet que 11 à 14 % des blessés français de la Grande Guerre l’ont été au visage. Parmi eux, on peut recenser entre 10 et 15.000 grands blessés de la face… Il semble que la guerre des tranchées, par sa nature même, ait également favorisé l’émergence de ce type de blessure, en raison de la proximité des combattants, enterrés « face à face ».”

« Un infirmier:

« J’ai vu un homme qui à la place du visage avait un trou sanglant. Plus de nez, plus de joues ; tout cela disparu, mais une large cavité au fond de laquelle bougent les organes de l’arrière-gorge. Plus d’yeux mais des lambeaux de paupières qui pendent dans le vide. Cachez ce masque d’horreur… Et cet autre, au profil de fouine, dont le maxillaire inférieur a été emporté. »

« Ils ne pouvaient parler, ou très difficilement, et devaient se faire comprendre par signes ; ils bavaient et leurs plaies exhalaient une odeur difficilement supportable. »

« Les blessures au visage étaient effroyables par leurs délabrements, par leurs odeurs fétides, et souvent aussi par la perte des sens qu’elles engendraient. »

« L’élément féminin remplaça progressivemernt les infirmiers militaires. Cet apport d’infirmières bénévoles émanait pour l’essentiel des sociétés de secours telles que la S.S.B.M. (Société de secours aux blessés militaires), ou l’U.F.F. (Union des femmes de France). Ces femmes s’occupaient principalement des petits soins, pansements, lavages de bouches ; elles pouvaient apporter surtout un soutien moral précieux, une chaleur affective très appréciée. En revanche, ces bénévoles trop peu spécialisées n’étaient pas préparées à la confrontation avec la blessure au visage. »

« La première confrontation entre ces faces terrifiantes et ces jeunes femmes bénévoles furent parfois dramatique : « Ces poules mouillées, selon l’expression de Henriette Rémi, arrivent un matin, pleines de toutes les bonnes intentions dont est pavé l’enfer et s’enfuient, apeurées au bout de quelques heures, si ce n’est de quelques minutes. Ces brèves et douloureuses prises de contact laissaient entrevoir aux mutilés de la face un retour à la vie civile extrêmement difficile. »

« Un cas de suicide a été rapporté par l’infirmière Henriette Rémi, qui, chargée d’accompagner un blessé de la face lors d’une permission, vécut directement son drame. Son récit est significatif, quoique dépouvu de sobriété. Jeune père, Lazé avait retrouvé son fils : « Gérard, mon fils… un cri perçant ! Gérard agite ses bras, ses jambes. Son père déconcerté le pose à terre. Et Gérard s’enfuit, plus vite encore qu’il n’est venu, en criant d’une voix terrifiée : « Pas papa ! Pas papa ! » Lazé est atterré, anéanti, comme figé sur place. Tout à coup, il saisit sa tête dans ses mains : « Imbécile, imbécile ! » Mais aussi, est-ce que je pouvais savoir que je suis si horrible ! (…)  Avoir été un homme, avoir mis toutes ses forces à réaliser en plein ce que ce mot veut dire et n’être plus que ça. Un objet de terreur pour son propre enfant, une charge quotidienne pour sa femme, une honte pour l’humanité. Laissez-moi mourir.» Lazé se suicide dès son retour à l’hôpital. »

« Lorsque la peur et le dégoût avait pris le pas sur l’affection ou l’amour, lorsque les proches n’avaient pas pu surmonter l’épreuve de la confrontation à l’apparence hideuse du blessé, alors tout le bénéfice du traitement, péniblement acquis, disparaissait. Cette expérience terrifiante, relatée une fois de plus par Henriette Rémi, en témoigne :

« Aujourd’hui il est heureux. Sa femme doit venir… Elle m’embrassera, elle m’embrassera, et tout le reste sera oublié. Ce baiser je l’attends depuis des mois. Et elle est venue, la bonne, la douce petite femme. Mais devant le front sillonné de cicatrices, devant cette absence de nez, devant cette face ravagée, elle s’effondre. Lui, de ses mains maladroites, la cherche. Et les yeux suppliants se tournent vers elle, et les lévres gonflées se tendent : – Embrasse-moi, embrasse-moi ! Mais elle, affolée, se dégage et se sauve : « Je ne peux pas… je ne peux pas ! »

« Le rejet invitait le blessé de la face à se replier dans l’isolement de l’environnement hospitalier. Là, il était à l’abri des regards d’autri et échappait aux expériences les plus cruelles. La pire d’entre elles restant celle de la mère refusant d’accepter le handicap de son fils :

« Je me rappelle un grand blessé de la face (un trou au milieu du visage) qui était allé en permission. En rentrant, il me dit : « Mademoiselle, je ne demanderai plus jamais de permission. » Et pourquoi Canuet ? – « Ma mère ne m’a pas reconnu. »

« Outre la relation du blessé de la face avec son milier familial, il faut songer également au rétablissement de la relation de ces handicapés avec les autres, avec l’autrui anonyme. »

« Ces hommes aux visages parfois hallucinants déclenchaient des gestes et des sentiments ambivalents, où, à la fascination et la sympathie, se mêlaient tels la peur, la pitié, le dégoût. … ces visages effrayants, dont on peur les enfants qui courent dans la rue, et dont les femmes mêmes écartent leur amour. »

« Le défiguré de la guerre inspirait en effet la répulsion : ce dégoût, il le percevait dans le regard ou l’expression d’autrui, ce qui contribuait à élever entre lui et les autres une barrière infranchissable. Ces réactions de rejet engendraient d’indicibles sentiments de honte, de gêne, et surtout d’insécurité. »

« Dans nos sorties, nous percevions dans les yeux des femmes des regards de pitié, de pitié seulement. Or, il est bien pénible, pour des garçons de vingt ans, de ne pouvoir inspirer d’autres regards. »

« Ce poids de la pitié, le mutilé de la face ne pouvait davantage le tolérer que le dégoût, la peur ou la curiosité. »

« Toute pitié leur rappelait sans cesse ce qu’ils étaient devenus, et finalement l’ampleur de leur handicap. Leurs blessures avaient fait d’eux des êtres pitoyables, en effet. Mais les regards emplis de pitié ne faisaient que raviver la souffrance. »

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” Tu ne vis plus en moi qu’un simple mutilé. ”

 

641

Claire GRUBE

 

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