Posted by: secondeguerremondialeclairegrube | August 29, 2013

Trois journées de guerre en Annam

Trois journées de guerre en Annam

Grüß Gott !

Un militaire français, écrivain-marsouin, en l’an 1883, au Tonkin, raconte la pacification des Annamites. En deux versions.

Trois journées de guerre en Annam / Figures et choses qui passaient / Pierre Loti / Calmann-Levy / Paris / 1931:

„ Les Français sont entrés par deux côtés à la fois dans le grand fort circulaire que les obus de l’escadre ont déjà rempli de morts. – Les derniers Annamites qui s’y étaient réfugiés se sauvent, dégringolent des murs, absolument affolés : quelques-uns se jettent à la nage, d’autres essayent de passer la rivière dans des barques, ou à gué, pour se réfugier sur la rive du sud. Ceux qui sont dans l’eau essaient de se couvrir naïvement avec des nattes, des boucliers d’osier, des morceaux de tôle. Les marins cessent de tirer, par pitié, et les laissent fuir ; il y aura bien assez de cadavres dans le fort, à déblayer ce soir avant l’heure de se coucher. Le grand pavillon jaune d’Annam, qui flottait depuis deux jours, est amené, et le pavillon français monte à sa place. – C’est fini ; toute la rive nord est prise, balayée, brûlée. En somme, une matinée, heureuse et glorieuse, admirablement conduite. Du côté des Annamites, environ six cents morts jonchent les chemins et les villages. De notre côté, une dizaine de blessés à peine, pas un mort, pas même une blessure désespérée.“

„ Un Annamite, qui jouait le mort sur la sable, est rencontré par un matelot porteur d’un baril, qui le menace du doigt comme on menace les gamins. L’Annamite lui fait humblement tchin tchin et lui embrasse les pieds, demandant grâce. Le matelot a bon coeur et se laisse toucher : – Seulement, par exemple, tu vas porter mon baril. “

„ Il lui place l’objet sur les épaules et s’en fait accompagner comme d’un groom.“

„ L’un d’eux, entendant un blessé crier dehors, s’était levé pour aller lui faire boire, à son propre bidon, sa réserve de vin et d’eau.“

„ Les matelots maintenant avaient tous quitté leur toit de bambous ; un peu fatigués pourtant, et aveuglés de lumière, ils erraient sous ce dangereux soleil de deux heures, cherchant les blessés pour les faire boire, leur porter du riz ; les arranger mieux sur le sable ; les coucher, la tête plus haute. Ils ramassaient des chapeaux chinois pour les coiffer, des nattes pour leur faire de petits abris contre la chaleur. Et eux, les hommes jaunes qui inventent pour leurs prisonniers des raffinements de supplices, les regardaient avec des yeux dilatés de surprise et de reconnaissance ; ils leur faisaient: « Merci », avec de pauvres mains tremblantes ; surtout ils osaient maintenant exhaler tout haut les râles qui soulagent, pousser les lugubres : « Han!… Han!… » qu’ils retenaient depuis le matin, pour avoir l’air d’être morts.“

„ Un jeune soldat ennemi, dont la poitrine était percée d’un trou profond, avait osé le premier se traîner jusqu’au campement de l’Atalante. Ayant ouï dire comment on traitait les autres, il était venu pour demander un peu de riz. Ensuite, il s’était étendu là, aux pieds du lieutenant de vaisseau commandant, devinant une protection, ne voulant plus s’en aller. Avec beaucoup d’égards et de précautions, on l’avait emporté quand même, et couché ailleurs, parce que sa blessure était bien repoussante : à chaque mouvement de sa respiration, l’air sortait par ce trou, en faisant bouillonner un liquide affreux qui était à l’ouverture. Pas d’ambulance, pas de « Croix de Genève » en Annam. C’était tout ce qu’on pouvait faire pour eux : un peu de riz, un peu d’eau fraîche, un peu d’ombre,- et puis les laisser mourir, en détournant la tête pour ne pas voir. “

„ Voici l’horrible : « Han!… Han!… » qu’on avait commencé à oublier, – le son d’une voix creuse qui râle ; et des mains se tendent, suppliantes, essayant de faire tchin-tchin. – Ils sont même beaucoup là, par terre, qui appellent ; il faut s’arrêter pour les faire boire, et les bidons des braves rondiers y passent entièrement.“

„ Un peu plus loin, d’autres ont ramassé une toute petite fille, bébé de quatre ou cinq ans, légèrement blessée à la jambe. Ils l’ont pansée, couchée le plus douillettement possible, ils la soignent avec une sollicitude extrême. Elle dort, confiante, au milieu d’eux ; ses yeux tirés vers les tempes lui donnent la figure d’un petit chat jaune très gentil et très câlin. Ils l’avaient d’abord couchée toute nue pour qu’elle fût plus à l’aise par cette grande chaleur ; mais ils viennent de  décider en conseil qu’il faut lui couvrir le ventre, de peur qu’elle ne prenne la colique, avec la mauvaise humidité de la nuit ;- et l’un d’entre eux donne sa ceinture. Pauvre petite abandonnée, qu’est-ce qu’ils vont pouvoir en faire ? On ne leur permettra pas de l’emmener : et alors, qu’est-ce qu’elle deviendra, toute seule, quand ils seront partis ? “

„ Alors tout à coup l’affreux « Han!… Han!… » s’exhale encore, et cette fois on l’entend venir de tout près, de par terre, presque de dessous les fauteuils, en même temps que de vrais bras se tendent pour tout de bon, cherchent à vous enlacer les genoux… – C’est le blessé de ce soir, le pauvre garçon à la poitrine percée, qui est encore revenu, qui s’est traîné et introduit là, Dieu sait comment ! On n’ose plus le faire empörter ; on lui donne une couverture, du vin à boire, tout ce qu’il veut ; mais il est bien ennuyeux de s’obstiner ainsi à reparaître ; puisque l’on ne peut rien pour le sauver, il devrait bien mourir. “

„ Les matelots ont été sages. Plusieurs se sont déjà couchés tranquillement dans la maison du mandarin militaire. D’autres restent assis, très silencieux et songeurs, écoeurés maintenant d’avoir dû charger à la baïonnette, de se voir du sang sur leur habits de toile, et attendant le jour avec impatience pour aller laver cela « à l’eau douce ».“

Bibliographies / Lebeaulivre.com / Trois journées de guerre en Annam / Pierre Loti / Internet:

” La Revue de Paris, 1883.”                                                                                 ” Récit revu et modifié de l’article paru dans Le Figaro la même année.”                        ” Ce récit est recueilli en 1897 (dans une version expurgée) dans Figures et choses qui passaient.”

En route pour l’Asie / Le rêve oriental chez les colonisateurs / Franck  Michel / L’Harmattan / 2001:

„ Dès 1883, Pierre Loti signe une série d’articles pour Le Figaro dans lesquels, tout en traitant les Annamites de „ rats sournois coiffés d’abat-jour blanc “ lors de la prise de Hué, il décrit les atrocités perpétrés par les marins français lors de la guerre du Tonkin.“

Archipels et diaspora: essai d’émancipation / Alem Surre-Garcia / L’Harmattan / 2010:

„ En 1883, le lieutenant de vaisseau et écrivain Pierre Loti participe à la répression contre les Annamites :

„ On tuait presque gaîment, déjà grisés par les cris, par la course, par la couleur du sang. On n’avait plus conscience de rien et tous les sentiments s’absorbaient dans cette étonnante joie de détruire, puis on s’amusait à compter les morts. “

„ Dès la parution de l’article dans Le Figaro, Pierre Loti est rappelé à Paris. On lui reproche d’avoir relaté les excès commis par la Marine française. Il tente de se justifier dans un autre article, que le même journal refuse de publier. Mais n’appelle-t-on pas l’Armée française, „ la Grande Muette “ ? “

Indomemoires.hypotheses.org / De la situation de la violence coloniale / Article de Pierre Loti, Le Figaro, 17 octobre 1883, la prise de Hué / Internet:

„ Alors la grande tuerie avait commencé. On avait fait des feux de salves, deux et c’était plaisir de voir ces gerbes de balles, si facilement dirigeables, s’abattre sur eux deux fois par minute au commandement, d’une manière méthodique et sûre. C’était un espèce d’arrosage, qui les couchaient tous par groupes, dans un éclaboussement de sable et de gravier.“

„ On en voyait d’absolument fous, qui se relevaient, pris d’un vertige de courir, comme des bêtes blessées ; ils faisaient en zigzags, et tout de travers, cette course de la mort, se retroussant jusqu’aux reins d’une manière comique ; leurs chignons dénoués, leurs grands cheveux leur donnant un air de femme.“

„ D’autres se jetaient à la nage dans la lagune, se couvrant la tête, toujours avec des abris d’osier et de paille, cherchant à gagner les jonques. On les tuait dans l’eau. “

„ Il y avait de très bons plongeurs qui restaient longtemps au fond ; on réussissait quand même à les attraper, quand ils mettaient la tête dehors pour prendre une gorgée d’air, comme des phoques.“

„ Et puis on s’amusait à compter les morts… cinquante à gauche, quatre-vingts à droite ; dans les villages on les voyaient par petit tas ; quelques-uns tous roussis n’avaient pas fini de remuer : un bras, une jambe se raidissait tout droit, dans une crispation ; ou bien on entendait un grand cri horrible. “

„ Avec ceux qui étaient tombés dans les forts du Sud, cela pouvait bien faire huit cents ou mille. Les matelots discutaient là-dessus, établissaient même des paris sur la quantité.“

„ Plus personne à tuer. Alors les matelots, la tête perdue de soleil, de bruit, sortaient du fort et descendaient se jeter sur les blessés avec une espèce de tremblement nerveux. Ceux qui haletaient de peur, tapis dans des trous ; qui faisaient les morts, cachés sous des nattes ; qui râlaient en tendant les mains pour demander grâce ; qui criaient « Han!…Han!… » d’une voix déchirante, ils les achevaient, en les crevant à coups de baïonnette, en leur cassant la tête à coups de crosse.“

„ Après tout, en extrême Orient, ce sont les lois de la guerre. Et puis, quand on arrive avec une petite poignée d’hommes pour imposer sa loi à tout un pays immense, l’entreprise est si aventureuse, qu’il faut beaucoup de morts, jeter beaucoup de terreur, sous peine de succomber soi-même.“

„ Il y avait des cadavres déjà bien affreux, ceux contre lesquels s’étaient acharnés les baïonnettes ; les yeux sortis ; le corps tout criblé, tout lardé, tout à trous. Et de grosses mouches-à-boeufs les mangeaient.“

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„ On tuait presque gaîment, déjà grisés par les cris, par la course, par la couleur du sang.“

Claire GRUBE

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