Posted by: secondeguerremondialeclairegrube | December 22, 2012

L’hécatombe des fous

L’hécatombe des fous

Grüß Gott !

Des internés mentaux, en France, sous le régime de Vichy, conscients et lucides, crient famine. Et meurent.

L’hécatombe des fous / La famine dans les hôpitaux psychiatriques sous l’Occupation / Isabelle von Bueltzingsloewen / Aubier / Flammarion / 2007:

„ Charles prend connaissance du livre du psychiatre Max Lafont, L ‘Extermination douce. De cette lecture, il tire une certitude absolue : sa mère a été victime, une parmi 40.000 autres, de la politique d’extermination mise en oeuvre par les Allemands dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’Occupation. Et il explique : „ Pour  fait périr les patients enfermés dans ces univers clos et coupés du monde, il suffisait de ne plus les nourrir.“

(En 1934, à la suite d’une tentative de suicide, elle est internée à l’asile Sainte-Madeleine de Bourg-en-Bresse. C’est là qu’elle meurt en 1942. 38 ans. Morte de faim.)

……………

„ Dans un rapport daté du 29 novembre 1944, le directeur régional de la Santé de Laon rend compte de la visite qu’il vient d’effectuer, à la demande du ministre de la Santé, à l’hôpital psychiatrique de Clermont-de-l’Oise :

„ … j’ai vu le spectacle d’une telle misère morale et physiologique, d’une telle famine, qu’il nous plonge en plein Moyen Âge et paraît tout à fait incroyable pour notre époque. Des salles pleines de malades hâves, décharnés, squelettiques, couchés en raison de leur extrême faiblesse, dont la température n’atteint pas 36° et qui n’arrivent même pas parfois à faire démarrer le thermomètre médical, dont le seuil est à 35°, attendent de mourir de faim. Presque tous ces malades sont couverts de vermine et de gale, zébrés de lésions de grattage infectées, atteints de furoncle et d’anthrax suppurants, ils ne peuvent être convenablement traités, faute de désinfectant et de linge. Draps et chemises sont sales et en loques, le linge n’est changé que tous les deux mois et lavé à l’eau froide ce qui ne détruit pas les lentes. Il manque du charbon et du savon !“

……………

„ La grande majorité des sources qui permet d’appréhender la déchéance physique des malades émanent des médecins-chefs et d’internes au contact direct des aliénés. Sauf exception, le regard qu’ils posent sur la souffrance des malades est un regard clinique, par définition distancié et désincarné. “

„ Aussi les descriptions dont nous disposons consistent-elles pour la plupart en un catalogue de symptômes élaboré dans un lexique médical qui contraste radicalement avec la tonalité horrifiée du document que nous venons de citer. “

„ La lente dégradation des malades affamés, véritables cadavres ambulants, ainsi que les modifications de leur comportement y sont scrupuleusement consignées sans que s’exprime la sensibilité de celui qui, jour après jour, assiste à leur agonie. “

„ Voici, à titre d’exemple, le tableau de la „ maladie des oedèmes “ que brosse Guy Papet dans sa thèse consacrée à la sous-alimentation à hôpital psychiatrique de Cadillac en Gironde :

„ “ L’amaigrissement est ce qui nous a tout d’abord alarmé dès le début de l’hiver 1940-1941 et cet état de maigreur généralisée frappe encore le visiteur. Les joues, les orbites sont excavées, les pommettes saillantes, la peau semble glisser sur les os, car il n’y a pas seulement fonte des réserves graisseuses, mais encore fonte de la musculature . (…) Que de fois n’avons-nous pas été interpellé par un malade nous disant : „ Je suis fatigué ; marquez-moi un fortifiant, du lait, j’ai faim. “  (…) Nous ne trouvons guère que des aliénés, certes encore parfois impulsifs, mais le plus souvent recroquevillés, la tête sous les couvertures, attendant sans bruit et hypothermiques, l’heure de la soupe. (…) L’appétit est toujours bon, à quelque période de la maladie que ce soit, ces malades ont faim ; ils réclament à manger, se volent mutuellement pain et gamelle. (…) L’appétit est toujours conservé, la langue belle. L’hyperthermie est quasi constante, même chez l’alité ; le thermomètre, maintenu parfois 10, 15 minutes à l’anus, ne monte pas et la température axillaire reste égale à la température rectale. (…) L’état mental n’est pas touché dans son ensemble. Certes les états d’agitation sont moins nombreux, le débile ou le dément émaillera ses divagations de questions alimentaires les plus variées, le délirant orientera une partie de son système sur les mystères du ravitaillement et le récriminateur trouvera plus d’une occasion pour protester contre ses camarades, le personnel ou l’administration. (…)  Après plusieurs rechutes, ou même dès la première période d’alitement, l’oedème ne se résorbe plus et brusquement c’est la syncope ou le coma, coma profond, en relâchement complet, avec hypothermie, hypotension, bâillements et mort. Parfois l’oedème augmente, l’anarsaque s’installe pour quelques jours ou des semaines avant la mort ou le retour à l’état normal. Enfin, quelques-uns meurent aussi au cours d’une maladie intercurrente ou d’une complication.“ “

„ Faut-il dès lors crier au scandale et stigmatiser, comme il a été fait à plusieurs reprises, l’indifférence des médecins, coupables d’avoir continué de porter, dans un contexte dramatique, un regard médical, c’est-à-dire professionnel, sur les malades dont ils avaient la charge ? “

…………………

„ A la suite du décès de Claudius S. , à l’hôpital du Vinatier, le 16 juin 1941, le Dr Requet indique ainsi comme cause de la mort : anasarque, ascite, émaciation, hypothermie (béribéri). Et ajoute : „ Affamé depuis des mois : ne recevait la visite qu’avec ces hurlements : „ Du bifteck et du charbon ! “

…………………

Dans le dossier de Claudius D. , interné à l’hôpital psychiatrique départemental du Rhône en 1929, sont conservés une multitude d’écrits :

„ Une lettre adressée à l’Econome de l’hôpital en date du 21 avril 1942:

„ (…) Certes en ce moment la quantité manque, sans vouloir exagérer comme avant la guerre ou régnait le gaspillage et des perturbations par conséquent pas d’économie possible, avec mécontentement. Soyons avant tout bon Français, supportons les restrictions avec patience et courage ; si plus tard vous avez de quoi satisfaire la faim des animaux humains, j’ai confiance à votre manière d’agir, si vous voulez penser à ma missive vous me ferez plaisir ; vous pourrez être certain que tous seront content en toute chose, surtout au point de vue économique, car il y a une façon de faire une cuisine à peu près, sans introduire le dégoût et le gaspillage qui font des malades de vraies squelettes.“”

„ La famine structure donc le délire de certains malades. Mais Claudius D. subit aussi les atteintes de la faim dans son corps : en juillet 1942, constatant qu’il a les jambes enflées et la diarrhée, le Dr Requet lui prescrit un régime de suralimentation qui améliore son état ; en mai 1943, suite à un ictus apoplectique, il fait un coma dont il sort hémiplégique ; enfin, un an plus tard, le 21 mai 1944, il meurt „ de cachexie tuberculeuse “.”

„ Claudius D. a alors quarante-sept ans. Son internement a duré quinze ans.“

………………

„ Le sort de Joseph S. n’est pas sans présenter des similitudes avec celui de Clausius D. interné en 1928. “

„ Le 9 août 1941, Joseph S. écrit au directeur de l’hôpital sur des feuilles arrachées à un cahier d’écolier :

„ (…) En raison de l’amaigrissement considérable que j’ai subi et qui est uniquement dû aux sévères restrictions alimentaires qui sont imposées (…) Au début de la guerre mon poids était de 88 kilogrammes et il y a deux mois il était descendu à 54 kilogrammes. Ce qui représente une perte d’environ 35 kilogrammes. (…) J’éprouve une grande faiblesse et des douleurs avec perte importante de force dans les masses musculaires des membres surtout des jambes ainsi que des vertiges. (…) Je répète le petit supplément de nourriture ne porterait que sur la soupe et les légumes .”“

„ Une quinzaine de jours plus tard, le 26 août 1941, Joseph S. écrit encore, cette fois à sa cousine :

„ (…) Nous sommes soumis à de sévères restrictions ce qui a provoqué un amaigrissement considérable. Je vais me peser un de ces jours. La bascule va accuser une perte de poids d’environ trente-cinq (35) kilogrammes ce qui est un chiffre impressionnant. Je m’attends à maigrir encore davantage car la nourriture diminue toujours en quantité et en qualité. Quelle triste existence que je mène dans cet asile ! Aucune liberté et mal nourri, tout la cuisine et faite à l’eau, rien qu’à l’eau. (…) C’est avec inquiétude que je songe à mon avenir. “”

„ Atteint de délire de persécution, Joseph S. est coutumier des plaintes concernant les „ atteintes à son intégrité physique “. Le 7 août 1941, le Dr Requet admet pourtant que „ les réactions stéréotypées de ce malade sont malgré tout motivées. “ En février 1943, il signale que Joseph S. „ a énormement maigri par les restrictions. Jambes enflées. Pertes de force “ et qu’il soupçonne un foyer tuberculeux.“

„ Le 1er mai 1943, Joseph S. meurt effectivement de tuberculose. Il a alors quarante-six ans et a, comme Claudius D., passé quinze ans à l’hôpital psychiatrique.“

………………

„ Les aliénés internés n’admettent pas les restrictions, commente Françoise le Bas, qui note que la faim fait sortir certains malades d’un état de prostration totale. „ Du riz “ répète sans cesse à chaque visite ce catatonique, la tête entre les genoux.“

Malade squelettique vivant / Hôpital psychiatrique Marchant / Toulouse / 1941:

P1050242

*****************************************

” C’est avec inquiétude que j’envisage mon avenir ! ”

Claire GRUBE

 

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

Categories

%d bloggers like this: